Entre une menace d’interdiction municipale et une faible mobilisation, la journée de la femme à Murcie a finalement souffert du climat politique dominé par le projet de loi rétablissant l’interdiction de l’avortement.

La place Santo Domingo de Murcie investie par la manifestation de la journée de la femme. Photo : Antony Drugeon
C’est sur la place Santo Domingo, coeur du centre-ville piéton de Murcie, que la Red feminista et Amnesty International avaient convié le plus grand nombre à célébrer la journée de la femme. Mais cette année, pour la première fois, la mairie a signifié aux organisatrices de la Red feminista qu’elles n’avaient pas l’autorisation de tenir leur rassemblement. La police municipale a ainsi averti les responsables du collectif féministe dès l’installation des premières banderoles, samedi matin, vers 10h. En cause, l’utilisation du mobilier urbain – des bancs publics et des réverbères – appartenant à la municipalité.
L’autorisation obtenue comme chaque année auprès de la représentation du ministère de l’Intérieur n’y changeait rien. La manifestation a donc commencé avec une présence policière discrète et courtoise, mais intangible : en cas d’utilisation du mégaphone / de la sonorisation, l’intersyndicale s’exposerait à une amende. “On se cotisera et on en partagera le coût”, balayait d’un revers de la main Elvira Peñaranda, membre de l’intersyndicale de Murcie associée à la Red feminista, sans vraiment vouloir croire à ce scénario pour autant.

La police municipale a fait savoir aux organisateurs-trices que la manifestation de la Red feminista n’était pas légale, tandis qu’Amnesty International, moins politisée, s’était vu remettre l’autorisation municipale . Photo : Antony Drugeon
L’ombre de la municipalité revenait régulièrement dans les conversations. D’autant que cette année, la journée de la femme était politisée que jamais, avec pour mot d’ordre principal la demande de retrait du projet de loi rétablissant l’interdiction de l’avortement, comme l’a rappelé Maite Lucerga, membre organisatrice de l’intersyndicale de Murcie associée à la Red feminista :
“Ce n’est pas étonnant, on est à Murcie [ville réputée conservatrice], la mairie est PP [Partido Popular, droite] ! On dérange parce qu’on exige le retrait de cette loi régressive qui rétablit l’avortement !”

Avec le projet de loi du Partido Popular rétablissant l’avortement, la mairie a été accusée de partialité en agitant la menace d’interdiction. Photo : Antony Drugeon
Vers 12h, un triumvirat de policiers municipaux négociait avec les organisatrices. Elles n’avaient pas envie de se laisser gâcher leur journée de la femme ; ils rechignaient à saper un rassemblement majoritairement féminin, calme et globalement familial. Le compromis fut trouvé : l’amende ne tomberait qu’en cas de plainte du voisinage et de refus d’éteindre la sonorisation. Soulagement.

La foule invitée à danser, pour symboliser le pouvoir de chacun sur son propre corps. Photo : Antony Drugeon
La musique, les danses, et les slogans remplissaient la place Santo Domingo, centre névralgique de Murcie, où les quelques 250 manifestant(e)s intriguaient de nombreux passants venus flâner en famille en ce samedi ensoleillé. Au fur et à mesure de l’avancement de l’événement, de familiale, la manifestation est devenue plus militante. Une prestation théâtrale avec une comédienne seins nus et une Bible finissant jetée à terre, une prise de parole d’une représentante communiste de la Red feminista ont rappelé la politisation de l’événement particulière cette année. Les poupées gonflables du stand d’Amnesty International étaient déjà là pour interpeler les consciences.

Les poupées gonflables d’Amnesty International, pour dénoncer la femme-objet dans le monde. Photo : Antony Drugeon
Clou du spectacle, la présentation d’une statue du “santisimo coño” (saint clitoris) soutenus par des porteuses comme pour les processions en l’honneur de la vierge Marie. Les chansons devinrent plus festives. Mais pour Fuensanta Lopez Frutos, 28 ans, une partie du public ne s’y est pas retrouvé :
“Il y avait un peu moins de monde que l’an dernier, ce “santisimo coño” en a mis certains mal à l’aise”.

« El santisimo coño », symbole de la sacralité du principe de la maîtrise de son propre corps. Photo : Antony Drugeon
Mais la protestation proprement politique contre le projet de loi prévoyant l’interdiction de l’avortement était prévu à 19h30, devant la “Delegacion del gobierno” (représentation du gouvernement), à l’invitation de la Red feminista. Un centaine de personnes s’y est rendue, avec pour seuls autres partis et syndicats le parti communiste et la CGT. Des autres mouvements de gauche de Murcie, aucun n’a réussi à se coordonner avec la Red feminista.

Une manifestation plus réduite encore, mais plus ouvertement politique. Photo : Antony Drugeon
Après l’Etat, l’Eglise pour cible : la procession du “santisimo coño”, accompagné d’un drapeau arc-en-ciel, de drapeaux communistes et d’un drapeau républicain s’est alors ébranlée devant la cathédrale, où ils tentaient d’occuper l’espace sonore de la place du cardinal Burdenal faute de la remplir physiquement.

Devant la cathédrale de Murcie, et toujours avec « El santisimo coño ». Photo : Antony Drugeon
Pour Isabel Frutos, membre de la Red feminista, le pouvoir de l’église explique ce retour vers l’interdiction de l’avortement :
“ L’Eglise est puissante, ce retour en arrière a été minutieusement préparé et le PP au pouvoir est aux ordres de l’Eglise”

« J’exige que l’Eglise et le Parti populaire me respectent » dit la pancarte d’une manifestante. Photo : Antony Drugeon
Optimiste, Isabel compte sur la mobilisation de la rue pour pousser le gouvernement à affadir son texte. Mais pour ça, il faudra mobiliser au-delà des seuls cercles du militantisme féministe.
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